Le Tao et le management (1)
Parfois je viendrai vous proposer quelques extraits d'un livre que je considère essentiel pour manager. Ce livre, c'est "Tao et management" de Marc Halévy. Ces extraits vous inciteront, je l'espère, à aller lire l'intégralité de ce chef d'oeuvre contemporain de la vie des hommes dans leur entreprise...
M. Halévy rappelle d'abord ce qu'est le taoïsme, c-a-d un processus sans fin ni début, une dynamique. Tao signifie : "flux, chemin, voie, écoulement", principe fondateur de la pensée chinoise. Ce n'est pas une sorte de religion qui vénère un Dieu. C'est le Ying et le Yang, l'un n'est rien sans l'autre, et les deux sont nécessaires à l'unité. Tout est changement dans un processus sans fin, imprévisible. Du coup, il applique cette philosophie au monde de l'entreprise, lieu de passion (passion d'un métier), lieu d'intentions et de projets face aux aléas, lieu de convergence des ressources vers l'émergence de valeur(s).
Le premier chapitre concerne la "Durée dans l'impermanence".
Comme il le dit, la permanence est une illusion, car tout se transforme, toujours.
Il rappelle que dans l'Antiquité deux cités s'affrontaient : Elée et Ephèse, l'une occidentale, l'autre orientale. Chez l'une c'est la fixité et l'immuabilité de l'Etre, les transformations sont des accidents face à une divinité qui a tout prévu (et ce sera Platon). Chez l'autre, c'est tout l'inverse, c'est la fixité qui est l'accident, la loi universelle étant le mouvement perpétuel (et ce sera Héraclite). Ces deux visions du monde sont encore celles qui prévalent aujourd'hui entre l'Occident et l'Asie.
Dans l'entreprise me direz-vous ? C'est pareil : "Le regard occidental cherche la stabilité et la rigidité. Le regard oriental cherche le mouvement et la fluidité. Le changement inquiète l'Occidental qui y résiste. Le repos angoisse l'Oriental qui s'y languit" (M. Halévy).
Le manager occidental préfère planifier, organiser. Son organisation est hiérarchisée. L'ordre doit être logique et durable. Le contrat, le "noir sur blanc", est essentiel. En Chine, le contrat est une absurdité, qui nie le temps, qui ne peut absolument pas prévoir ce qui arrivera dans le futur, qui peut au mieux le deviner ou l'espérer.
L'entreprise est un lieu de vie, qui bouge. "Ce qui fonde l'entreprise, c'est sa dynamique, pas ses structures (...) la force de son intention"(M. Halévy).
L'univers est Un, une dynamique, une histoire qui vit par elle et pour elle. D'où le respect, par exemple, des ancêtres dans les sociétés asiatiques : je ne suis rien sans qu'un autre est été. Un individu n'a aucune valeur en soi, il n'a de valeur que dans sa participation à l'Unique, participation partielle et temporaire de surcroit qu'il faut accepter comme tel, parce que rien n'y changera. Ce n'est pas l'humain en tant que tel qui est précieux, mais l'humanité. On est loin du culte de l'individu ! Nous ne sommes qu'un élément d'un tout qui vit avant et après le Moi.
Pour l'entreprise c'est pareil.
M. Halévy prend l'exemple de la pellicule cinématographique pour expliquer aussi cela : ffair euh temps d'arrêt sur chaque image, chaque seconde du film, peut être fort intéressant en soi, mais le film n'a de sens que si on le regarde dans son ensemble. Chaque morceau de pellicule ne raconte pas le film, au mieux ce sera de belles photos qui montreront le talent du réalisateur.
Ce qui compte dans une entreprise c'est son histoire : le bilan comptable n'est qu'une photo. Ce qui compte c'est sa finalité, son intention. Et l'on voit bien que les instruments de mesure (tableaux de bord, etc.) sont souvent partiaux, imparfaits et insatisfaisants, parce qu'il masque la réalité : que l'entreprise connait des imprévus et des contretemps. Et quelle perte de temps que de tenter d'expliquer pourquoi il y a un écart entre le réalisé et l'objectif ! Et toutes ces belles prouesses pour expliquer l'inexplicable !
M. Halévy rappelle à juste titre que Magritte disait de sa peinture sur la pipe : "Ceci n'est pas une pipe" : le dessin n'est pas l'objet, la carte n'est pas le territoire.
Vous voulez donner envie à une jeune recrue de venir dans vos équipes : ne lui parler pas de ses instruments de mesure qu'elle devra appliquer à la lettre, parlez-lui plutôt de l'histoire de l'entreprise, de sa durabilité, de ses succès passés qui donnent envie d'aller de l'avant. Et montrer que toute cette histoire n'est qu'une partie infime de l'intention fondatrice à poursuivre contre vents et marées.
Si l'entreprise est une histoire, alors ce processus s'inscrit dans la durée. Lorsqu'en Occident, on est obsédé par demain, en Orient, seul compte le présent parce que le temps ne se maitrise pas, par nature.
M. Haléry pose néanmoins trois conditions pour qu'un projet soit "planifiable" : 1/ Des objectifs stables et précis (parce que de toute façon il y aura des tempêtes) ; 2/ Une succession des événements majoritairement linéaires - ceci impliquera cela, parce que des détails, il y en aura pour faire perdre du temps et de l'énergie ; 3/ Une parfaite maitrise d'un maximum de paramètres, ou, autrement dit, éviter au minimum des éléments qui ne dépendront pas de nous. Se rendre à l'évidence, en réalité, nous ne faisons pas de la planification mais de la synchronisation dans la turbulence et la diversité.
Il va plus loin : à trop vouloir planifier, organiser, on ferme d'autant le champ des possibilités et des joies. Où est la place laissée à l'éveil, l'étonnement constructif, la "bonne surprise" ? Certains ne prennent-ils pas plaisir à faire du hors piste plutôt que de rester sur les pistes banalisées ?
"La sagesse du Tao aime à opposer l'eau qui coule et le caillou qui lui résiste. Quels que soient le ou les cailloux dans son lit, l'eau trouve toujours un chemin pour couler vers l'aval. Les cailloux ne lui importent guère : elle les contourne et, les contournant, elle les use jusqu'à les réduire en sable. Fluidité contre fixité. Orient contre Occident. L'eau qui coule. Le caillou qui lutte" (M. Halévy).
Enfin, M. Halévy oppose deux notions : vouloir ou faire ?
En Occident, on est obsédé par le résultat. En Chine, ce qui compte c'est l'acte. Le résultat n'est qu'une conséquence. L'arbre ne s'imagine pas être un futur grand arbre. Il pousse au jour le jour, et deviendra arbre. C'est tout. Ce qui compte ce n'est pas d'arriver à destination, mais bien plutôt que le chemin soit agréable.
Et l'on voit à quel point dans les entreprises, ici, c'est la même obsession du résultat, en oubliant d'abord que c'est illusoire (parce qu'on ne contrôle pas tous les paramètres !), et en oubliant parfois aussi de passer une bonne journée tout simplement, obsédé par le "chiffre à la fin du mois". Mais le mois est fait de jours successifs : et je parie que si l'on passe de bonnes journées, le mois devrait l'être aussi. La décision n'est pas finale, elle est quotidienne, elle n'est pas un résultat, mais une action. Chaque pas fait en avant oblige à réfléchir au suivant, et pas l'inverse ! Aucun itinéraire pour la beauté du voyage.
Pour autant ce n'est pas travailler à l'aveugle, non. Alors qu'en Occident c'est l'objectif qui détermine mes actions à venir, en Chine, on avance en usant des énergies et des possibilités présentes sans perdre de vue l'intention première. M. Halévy parle de "lucidité opportuniste".
L'Homme ne contrôle pas la Nature, même si l'occidental est obsédé par cela (ce besoin de météo, d'astrologie, etc.) et s'imagine cela possible. Il est en lutte contre la Nature, qu'il veut téléguider. A l'inverse, en Orient, l'Homme sait qu'il fait partie lui-même de la Nature, il est donc en harmonie avec elle. Partir pêcher, c'est prendre un bateau à voile en Chine, et donc savoir à l'avance que l'on fera avec ou sans le vent ; c'est prendre un bateau à moteur en Occident pour ne pas dépendre de la houle !
Une dernière phrase de "Tchouang-Tseu" : "On fait durer la vie, en ne la faisant servir qu'à ce qui ne l'use pas".
C'est tout... pour aujourd'hui.
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